En préparation : Le film comme forme-de-vie ?

Le prochain numéro de la Revue Documentaires souhaite articuler la notion de « forme-de-vie », travaillée de longue date dans les textes philosophiques de Giorgio Agamben avec celle du « Comment tu te débrouilles avec la vie ? » repérée dans le film Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin. Autrement dit – car ces références sont seulement indicatives, non prescriptives – l’idée est de réfléchir avec des films et leurs réalisateurs à la mise en tension entre ce qui permet aux vies d’être accueillies dans le cinéma documentaire, et ce que Gilles Deleuze nomme la fonction de fabulation au cinéma. Lors d’un cours donné en 1985, il s’en explique auprès de ses auditeurs en mettant en scène un dialogue entre 2 cinéastes, René Allio et Gilles Perrault. Le premier dit au second : «Je ne vois pas de différence entre une fiction que moi, auteur, je fais et dans laquelle je fais entrer des personnages authentiques, et toi qui veux des personnages réels, authentiques, vécus, et qui veux les faire fictionner… Pourquoi la fiction d’un pauvre indien serait meilleure que la mienne ? »… Perrault lui répond « Tu ne comprends rien, voilà c’est que quand l’Indien se met à fictionner, c’est au nom d’une mémoire fabuleuse… C’est-à-dire, c’est dans son rapport avec son peuple… Alors que si c’est moi qui invente la fiction, séviront toujours les idées dominantes.» Deleuze poursuit : « Pourquoi est-ce que le rapport avec le peuple passe par la fiction ? … La fabulation comme fonction des pauvres… La légende comme fonction de l’opprimé. C’est normal, il est écrasé par l’histoire. Ecrasé par l’histoire, il déchaîne la fonction fabulatrice»(1).

Cet exergue est un fil rouge pour l’appel à communications qui souhaite évoquer trois sortes d’expériences qui bien souvent s’entrecroisent au sein d’une seule œuvre mais que l’on peut distinguer ainsi :

— Des films qui vont chercher comment se met en œuvre cette fonction de fabulation énoncée par Deleuze; comment s’invente un récit autour d’une expérience commune qui se déploie avant et au cours du tournage et parfois du montage : films réalisés pour certains sur une longue durée dans des situations complexes de relégation, films qui portent attention aux singularités, à l’expérience comme processus, films tournés «avec» les filmés.

Nous pensons, en particulier aux films Mafrouza (d’Emmanuelle Demoris), Pas comme des loups (de Vincent Pouplard), De cendres et de braises (de Manon Ott) ou encore : Starless Dreams (Des rêves sans étoiles) (de Mehrdad Oskouei), Flacky et camarades (de Aaron Sievers) et Of men and War (de Laurent Becue-Renard).

— Comment le film qui se joue en situation immersive dans le chaos du monde accueille-t-il l’écriture fictionnelle ? Comment le film pense la possibilité pour les filmés d’entrer dans le récit ? Dans les ateliers que nous avons menés à Evry comme à Lussas(2), nous avons souhaité entendre les cinéastes partager avec nous leurs «bonnes manières», non point normatives, mais celles qui sont attentives à construire des contre-fictions(3) dans des espaces saturés de représentations médiatiques convenues. Nous pensons à titre d’exemple aux films La cour des murmures (de Gregory Cohen), Vers la tendresse (de Alice Diop), Je suis Gong, (de Laurie Lassalle), Trois jours (de Victoria Follonier et Sandrine Vivier) ou encore Amours et métamorphoses (de Yanira Yariv) et Sac la mort (de Emmanuel Parraud).

— Le film, comme une proposition qui ne cherche pas à fabriquer quelque chose ; un film qui laisse ouvertes les potentialités de ce qui se fait, avec le film, dans les territoires de colère. Un film qui ne se donne pas non plus une finalité thérapeutique, citoyenne, pédagogique. Ou pour le dire à la manière de Marielle Macé : comment faire pour ne pas «fabriquer» des formes mais accueillir «Les formes qui traversent des vies réelles ou possibles, faisant émerger en elles autant d’idées du vivre»(4). On pense à des films tels que Brothers of the night (de Patric Chiha), Une tempête (du collectif GEM Les Envolées), Ceci n’est pas un film (de Laureline Delom), Brûle la mer (de Nathalie Nambot et Maki Berchache) et Des spectres hantent l’Europe (de Maria Kourkouta et Niki Giannari).

Ainsi le prochain numéro de la Revue Documentaires appelle à contributions autour de films qui se réalisent «de bonnes manières»(5) pour laisser voir le récit d’un jeu possible, tel qu’il se joue, ou se rejoue avec les filmés dans la prise en compte de leur plaisir à «faire du cinéma».

Les propositions de contributions (expériences des cinéastes et/ou des filmés, relatées par eux-mêmes, relatées sous forme d’entretiens, ou des analyses de films ou encore des propositions qui interrogent l’articulation entre «forme de vie» et cinéma documentaire) sont attendues avant le 15 septembre 2017 à l’adresse moniquepeyriere@hotmail.com.

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1. Gilles Deleuze, cours, 78- 05/12/1985. (http://www2.univ-paris8.fr/deleuze/article.php3?id_article=304)
2. http://www.lussasdoc.org/etats-generaux,2016,531.html
3. Yves Citton, «Contre-fictions en médiocratie», in Multitudes, 61
4. Marielle Macé, Styles, critique de nos formes de vie,Gallimard, 2015, p 310
5. http://www.lussasdoc.org/etats-generaux,2016,531.html

Coordonné par Monique Peyrière et Christophe Postic

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