Floriane Pochon
« On pense trop en termes d’histoire, personnelle ou universelle.
Les devenirs, c’est de la géographie, ce sont des orientations,
des directions, des entrées et des sorties 1. »
Un peu à contre-courant des tendances lourdes au « moi je » qui se drapent plus ou moins habilement dans cette belle « intimité radiophonique » que nous promettent toutes les productions sonores du moment, il existe un goût réel — et des explorations possibles — de territoires plus vastes, plus riches. Simplement autres, en fait.
Imaginons un instant que la radio puisse faire autre chose que racler les fonds de miroir. Imaginons qu’on puisse entendre alors « l’intimité » dans un sens beaucoup plus large, un sens où l’ego ne constituerait pas l’horizon indépassable de la création. Un sens où se feraient sentir l’évidence et la puissance de nos liens avec l’ensemble du vivant, la multiplicité des mondes, des modes de cohabitation, des stratégies de survie, mais aussi la trame des forces qui relient passé, présent et avenir. Imaginons donc que la radio se prête au jeu de sonder les mouvements du vivant, c’est-à-dire essaie véritablement de déployer par les oreilles le territoire de ce que nous pouvons percevoir, comprendre et tisser comme relations. Imaginons que le son, dont on dit souvent qu’il est « à la marge », parce qu’il se prête justement au jeu, à tous les jeux, permette en fait de créer de la marge : de manœuvre, de pensée, de sentir. Un nouvel espace, donc, où pourraient coexister tous les contraires — parce que, oui, le jour et la nuit peuvent très bien s’entendre, si on prête attention.
Il ne serait alors pas question, dans cet espace, de guetter des mots d’ordre invisibles ni d’y chercher refuge pour enfin foutre le reste de l’univers à la porte et faire ronronner nos pauvres sensibilités mutilées par les écrans sans arrêt ; plutôt d’y recevoir une invitation à faire bouger, même très légèrement, nos centres de gravité, pour se re-situer ensuite un peu différemment dans un monde où l’on n’a jamais été seuls. Littéralement, faire connaissance, s’ouvrir à une multitude de modes perceptifs — bien au-delà des trous qu’on a dans la tête, re-peupler nos imaginaires d’histoires vibrantes, avec ou sans mots, qui battent en brèche les huis clos et les entre-soi hors-sol. Littéralement, faire avec, et composer, comme on peut. Prendre du son pour prendre soin. En s’étirant à l’échelle immense du paysage, en se blottissant dans une graine minuscule sous terre, en se laissant traverser par les tempêtes polyphoniques. Et réciproquement, naturellement.
Cette envie d’entrouvrir les mondes possibles d’autres formes de vie a justement guidé la réalisation d’une série de miniatures sonores, en 2018-2019, pour la sixième saison de Phaune Radio. Les dix épisodes des Tiny Tunes from the Wilder World partagent tous ce désir de s’approcher au plus près de la singularité d’un Umwelt 2, c’est-à-dire de l’environnement sensoriel propre à une espèce ou à un individu, et en l’occurrence à un moment particulier de son existence : lors de métamorphoses.
Entièrement basée sur des faits réels et les observations scientifiques les plus récentes, construite comme un time-lapse sonore en six minutes chrono, chaque miniature recompose pour les oreilles une transformation du vivant : animal, végétal, et même élémentaire et cosmique.
Changements d’échelle, franchissements de seuils, perforations d’espaces, jeux de pression acoustique, mutations des corps, en quelques volées de minutes, ces formes courtes altèrent bien des frontières et se donnent la liberté de quitter le cadre attendu d’un simple podcast pour donner corps à de nouvelles possibilités de cohabitation. Les trajectoires « nomades 3 » qui se déplient alors entre les oreilles créent une multitude de sens possibles qui peuvent dessiner des territoires autant que dérouter.
Et pour peu que l’on cherche encore à se repérer, nous voilà tenus d’activer une forme d’écoute holistique : un état d’attention global — corporel, mental et émotionnel –, au-delà de la seule perception auditive, condition pour entrer en résonance avec l’intensité des présences, la diversité des flux et des forces — se laisser aller à la joie de faire soi-même les liens.
Être à l’écoute, comme on dit « être au monde ». Ça pourrait ressembler à une invitation à revenir sur le qui-vive, les oreilles aux aguets activant tous les autres sens, pour savourer pleinement ces rencontres improbables qui peuvent mordre les ordres trop bien établis, les faux dualismes, les prétendues frontières. Pour savourer la joie sauvage qu’on a à deviner une voie quand on se croyait perdu. Pour redécouvrir le plaisir d’« accorder » nos attentions, comme on accorde son instrument, pour que ça sonne juste, sans chercher à faire beau. Après tout, c’est l’attention qui compte. Et cela importe : réajuster, par petites touches et grands écarts, nos arrangements pour semer le trouble dans le réel tel qu’on croyait le connaître. Ça pourrait ressembler à une utopie, ça pourrait ressembler à une dystopie : mais c’est déjà un des possibles.
Une invitation à se défaire de son anthropocentrisme pour entrer dans un monde plus qu’humain. Une invitation à s’engager dans un dialogue sans mot, haptique, où l’on cherche non pas à expliquer, mais à impliquer. Avec autant de respect que de malice, ce modeste geste radiophonique propose une expérience d’écoute assez étrange pour tenter de toucher ce que le langage ne dit pas, tenter de se confronter à une sorte d’au-delà de la parole, tenter de se relever d’entre les mots. Revenir à la vie. Et peu importe si la tentative n’est pas tout à fait aboutie, c’est toujours un début, après tout, un pas en avant ou de côté, un petit pas pour aller vers.
- Gilles Deleuze, in Claire Parnet, Gilles Deleuze, Dialogues, Flammarion : Paris, coll. « Champs », 2008.
- Selon l’expression forgée par Jakob von Uexküll étrangement rendue en français par l’expression « monde propre ».
- Au sens où l’entendent Deleuze et Guattari : « Une forme de pensée qui suit une ligne de fuite et ne se laisse pas prendre dans les mailles des forces institutionnelles. » in Gilles Deleuze, Félix Guattari, « Rhizome », introduction à Mille Plateaux, Les Éditions de Minuit, Paris, 1980.
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Tiny Tunes from the Wilder World
2019 | France, Canada | 1h Réalisation : Floriane Pochon
Production : Phaune Radio
Publiée dans La Revue Documentaires n°32 — Un monde sonore (page 19, Octobre 2022)
Disponible sur Cairn.info (https ://doi.org/10.3917/docu.032.0019,
accès libre)
