Érik Bullot
Le cinéma s’est imposé, depuis son invention, comme un art du visible. Force est de reconnaître qu’il se caractérise toutefois par une profonde instabilité ontologique. L’image n’est plus aujourd’hui la trace d’une efflorescence lumineuse, selon le paradigme indiciel qui fut longtemps son critère définitoire, mais la résultante d’un calcul ou d’un algorithme. Si ce passage au numérique fut l’objet d’un débat houleux au début du XXIe siècle dans le champ des études filmiques, nous mesurons non sans surprise, avec le succès de l’IA générative, le chemin parcouru 1. Les données élémentaires du medium migrent, se déplacent au gré de nouveaux agencements qui nous invitent à revisiter son histoire et ses définitions. On peut en effet s’interroger sur la virtualité des images, la puissance du calcul, le rôle du texte ou de la voix dans leur production. Le cinéma n’aura cessé d’être hanté par la menace ou la promesse de l’obscurité et de l’aveuglement. La séance interrompue, la cassure de la pellicule, l’écran noir, l’absence d’images, lui sont des figures familières, susceptibles d’ébranler son assiette.
Cette instabilité ontologique n’affecte pas seulement le mode de production des images, mais aussi notre expérience du regard. Sur cette ligne de crête, le présent numéro de La Revue Documentaires, intitulé Les Yeux clos, se propose de contester, selon deux axes, l’oculocentrisme dont l’histoire du cinéma a souvent fait preuve. D’un côté, la cécité envisagée selon diverses modalités : étude de films consacrés aux personnes mal ou non voyantes, rôle dramatique de la voyance, exploration d’une communication entre les sens. Voir n’est jamais un fait établi mais une pluralité d’expériences perceptives. De l’autre, des pratiques filmiques qui transforment l’expérience de notre regard à l’aune du son, du toucher, de l’oralité, de l’imagination, nous invitant à découvrir un au-delà du dispositif par des expériences situées et collectives. Le cinéma peut alors se faire tactile ou oral en proposant une écoute attentive au lieu d’une vision saturée. De même, les pratiques contemporaines liées à l’IA révèlent de nouvelles formes de cécité, liées à l’opacité des modèles et des images générées, qui déplacent les frontières et questionnent le partage politique entre le visible et l’invisible 2.
Le cinéma ne se limite pas à la vision ; il mobilise le corps, l’écoute, la mémoire, le toucher, l’imaginaire. L’absence d’image ne signifie pas un défaut ou un manque, mais l’ouverture à d’autres modes de perception et d’attention. Un excès, en somme. Le noir de l’écran, l’effacement ou la perte d’images deviennent des vecteurs qui troublent le cinéma comme machine à produire du visible au profit d’un art basé sur le retrait, l’écart et la relation. En jouant sur la dialectique entre présence et absence, vision et tact, idée et sensation, ce numéro nous invite à déconstruire le postulat oculocentriste du medium en révélant l’inventivité des médiations. Où est le cinéma ? Je le placerais, j’ose vous l’assurer, au bout des doigts.
Chaque thème suppose un contrepoint ou un contre-thème. Sous ces études consacrées aux écrans noirs, aux expériences partagées entre voyants et non-voyants, aux performances sonores, à l’audiodescription, se laisse deviner en filigrane un second thème : l’expérimentation. Il s’agit bien de déconstruire le dispositif traditionnel du cinéma, d’inventer de nouveaux modes sensoriels, voire extra-sensoriels, d’opérer des glissements méthodologiques. C’est aussi le vœu de ce numéro. Sans doute, la question de la relation du cinéma avec la non-voyance reste encore à traiter de façon plus spécifique 3. Nous proposons ici une première approche par une multiplicité de textes qui empruntent tour à tour la forme du compte-rendu d’expérience, de l’analyse filmique, de l’essai historique, du texte poétique ou du manifeste.
Bénéficiant du soutien de l’École nationale supérieure d’art de Bourges, ce numéro de La Revue Documentaires, fidèle à sa ligne éditoriale et graphique, a confié l’illustration à l’artiste italienne Meris Angioletti. Connue pour ses œuvres plastiques et ses installations qui croisent ésotérisme et cinéma élargi, l’artiste a proposé une série d’images d’apparitions, de visions, de révélations, sacrées et profanes, tirées d’enluminures médiévales, pour rythmer les différents articles. Deux propositions visuelles complètent cette métrique.
L’artiste argentine Gabriela Golder mène depuis plusieurs années un projet de recherche (Arrancar los ojos) sur les mutilations oculaires opérées par la police pendant les manifestations. Elle a choisi une série de photographies pour ce numéro. L’artiste italien Gabriele Stera nous a confié quelques pages d’une audiodescription, à mi-chemin du poème et de la partition. Que ces trois artistes et l’ensemble des contributeurs soient ici remerciés.
- Cf. le dialogue critique avec Roland Barthes proposé par le photographe Joan Fontcuberta dans son récent essai, L’Œil et l’Index, trad. Matthieu Bameule, Arles, Actes Sud, 2025.
- Mentionnons le catalogue de l’exposition Le Monde selon l’IA, Antonio Somaini, Ada Ackerman, Alexandre Gefen, Pia Viewing (dir.), Paris, JBE Books-Jeu de Paume, 2025.
- On lira l’excellent dossier « Justice handie pour des futurs dévalidés » dans la revue Multitudes, n° 94, 2024.
Publiée dans La Revue Documentaire n°35 – Les Yeux clos (page 9, Novembre 2025)
