Béatrice de Chavagnac
Varan : un centre de recherche et de formation au cinéma direct, un endroit surprenant où des gens des nationalités les plus diverses se rencontrent pour faire des films. « Ce qui me paraît caractéristique de Varan, dit Vincent Blanchet, ce sont les discussions passionnées entre des individus qui ne parlent aucune langue commune. Mystérieusement, au-delà des mots, une communication s’établit entre eux ».
L’expérience débute en 1978 au Mozambique à l’occasion d’une visite de Jean Rouch. Depuis, elle se poursuit à Paris, au centre de l’Association. Parallèlement, au gré des contacts personnels ou officiels, des ateliers ont été créés au Mexique, dans le Nord-Est brésilien, aux Philip pines, au Portugal, au Kenya, en Bolivie, en Afrique du Sud et en Norvège. L’expérience est en grande partie subventionnée par le ministère français des Relations extérieures dans le cadre de la Coopération.
À la demande du syndicat des mineurs, un atelier Varan a été créé sur l’Altiplano bolivien. Magdaleno, un mineur indien, a tourné un film en super 8 sur un petit paysan de la montagne et l’a vendu à plusieurs télévisions en France et en Angleterre. D’autres films de Varan (un mexicain, un panaméen, un kenyan, un mozambicain, un papou, un italien) ont également été diffusés par la télévision et certains ont été primés lors de festivals. Avec la recette de leurs films, les mineurs boliviens ont créé une unité de production.
A l’atelier de Tromsoe, en Norvège, un rapprochement quelque peu insolite se produit entre le Peul Mohamadou et le Lapon Oystein, qui constatent la richesse du vocabulaire désignant dans chacune de leur langue propre le bétail et ses particularités (formes, couleurs, détails anatomiques, etc.). Mohamadou et Oystein ont aussi en commun le fait d’appartenir à des sociétés nomades. Ils décident de réaliser ensemble un film sur les conflits culturels en Laponie.
Ces confrontations culturelles suscitent souvent des réflexions piquantes. A un Français qui racontait comment son grand-père était mort cent ans plus tôt en Papouasie, un stagiaire papou rétorque : « Alors, c’est peut-être mon grand-père à moi qui l’a mangé… ».
On ignore comment se recrutent les stagiaires : certains sont étudiants, en raison des accords de coopération entre universités ; d’autres sont architectes, instituteurs, voire mineurs (dans le cas de la Bolivie). En ce qui concerne les nationalités, on peut dire que les cinq continents sont représentés
Le prochain stage aura lieu à Paris en mars ; il accueillera étrangers et Français, filmant en 16 mm et en Vidéo 8. Les stages durent environ onze semaines. On y projette autant de films que possible : fiction avec Hitchcock, Fritz Lang, etc.; documentaires avec Nanouk, l’Homme à la caméra… On étudie aussi bien le cadrage que la dramaturgie. Puis chaque stagiaire réalise un film. Le tournage est fractionné de sorte que les rushes puissent être examinés au fur et à mesure. Enfin, l’ouvrage est construit, monté et mixé par les stagiaires eux-mêmes. L’un des objectifs de Varan est de les plonger dans le bain, de les obliger à exécuter tous les actes professionnels dans des conditions aussi proches que possible de la réalité. Dans tous les cas, il s’agit de films documentaires.
Les thèmes retenus sont tantôt libres, tantôt définis, mais très amplement : par exemple : les âges de la vie, les sciences et la technique, le rapport aux corps.
Très souvent, ces réalisations prennent la forme du portrait et les thèmes les plus fréquents sont liés aux problèmes d’insertion sociale. Parfois apparaissent quelques notations sociologiques ou ethnographiques assez critiques à l’égard des mœurs occidentales : la mémère au petit chien, les pommes de terre précuites et la poêle revêtue de téflon répliquent en quelque sorte aux clichés sur le pilage du mil ou la cuisson en plein air des galettes de manioc.
L’un de ces films, « Sous le pont Mirabeau », adopte une démarche inhabituelle dans le documentaire. Réalisé par un stagiaire malgache, Eli, épris de littérature et de poésie françaises, il part des mots, d’une certaine tradition poétique et tente d’y faire correspondre sa vision de Paris. Bien entendu, il y a plus ou moins de décalage, ce qui amène Eli à nous demander avec une légère amertume de nous réveiller ou d’avouer que nous avons menti.
Des Mexicains ont tenté de dépasser la limite du documentaire strictement militant pour poser un regard moins austère sur le monde et sur les gens.
Certains films traitent d’événements sociaux tels que fêtes ou rites. Le Papouan Kumain montre dans « Sinmia » les rites d’initiation de sa propre tribu. Très original dans sa forme, ce documentaire a été tourné avec la caméra placée presque toujours à 50 cm du sol. Un genou à terre, le réalisateur dirigeait son objectif comme un arc.
Les centaines de films tournés au cours des stages Varan depuis dix ans constituent une mine de documents, qui mérite l’examen et qui sont riches d’enseignements pour la technique du documentaire.
Les supports utilisés sont le Super 8, le 16 mm et la Vidéo 8. En single system, soit Super 8, soit Vidéo 8, le son est généralement synchrone. Le 16 mm permet un montage plus élaboré. Le Super 8, avec ses cassettes de 2 mn 1/2, présente l’avantage d’obliger l’étudiant à concentrer ses images. Avec la vidéo, le danger est de tout filmer, mais le son est excellent et l’emploi de la caméra d’épaule facilite le cinéma direct.
Varan, école aux structures souples, s’adaptant aux conditions des pays qui reçoivent les ateliers, est la seule école française de formation aux techniques du cinéma direct.
À partir d’interviews de Jacques d’Arthuys, Pierre Baudry et Vincent Blanchet.
Varan, 6, impasse Mont-Louis, 75011 Paris. Tél. [01] 43 56 64 04
Publiée dans Documentaires n°2 (page 3, Mars 1987)