Nouvelle donne au « Réel »

Catherine Pozzo di Borgo

Certains ont critiqué ses choix, son arbitraire, ses partis pris qui faisaient qu’un film était entouré de soins tandis qu’un autre était projeté à heure creuse et sans fanfare ; certains lui ont reproché de vouloir trop montrer — ou pas assez — et même d’être hébergé dans ce supermarché de la culture qu’est le Centre Beaubourg. Et pourtant, c’est la consternation devant le coup d’éclat de sa déléguée générale, Marie-Christine de Navacelles : il n’y aura pas de Cinéma du Réel en 1988.

Pour son dixième anniversaire, et alors qu’il commençait à acquérir une renommée mondiale, à devenir une « institution », le Festival va disparaître. Il y aura des célébrations et diverses manifestations culturelles : un numéro spécial d’Autrement sur le documentaire à l’usage du grand public, un disque, édité par Radio France (dans la collection Ocora), sur le son et l’utilisation de la musique au cinéma, probablement un panorama de films dans le cadre de l’année européenne du cinéma, et peut-être même un « train de plaisir » Paris-La Ciotat où prendraient place tous les lauréats du Réel, les membres du jury et des voyageurs payants. Mais pas de sélection, pas de compétition, pas de festival.

La raison de ce chambardement, explique Marie-Christine de Navacelles, est que le Cinéma du Réel s’essouffle, qu’il a besoin d’un temps d’arrêt et de réflexion. La charge de travail qu’il représente, dit-elle, est devenue trop lourde pour la petite équipe qui l’anime. Trop de pays à prospecter sur une durée trop limitée, trop de films à visionner dans des conditions difficiles, trop de regrets d’avoir « raté » un chef-d’œuvre caché quelque part et de ne le découvrir que trop tard, lorsque sa date d’achèvement ne lui permet plus d’être sélectionné.

La médiocre qualité des films proposés cette année ne fait rien pour infirmer cette impression d’épuisement. Les 70 documentaires qui seront présentés ce mois-ci (sur 550 visionnés) sont d’un niveau « assez moyen », reconnaît celle qui est devenue la cheville ouvrière du Festival. « Les sept films en compétition ont été choisis parce qu’ils offraient un point de vue d’auteur. Le reste relève d’une écriture plus traditionnelle, style reportage, enquête, dossier ».

Marie-Christine de Navacelles est sévère pour les films français (10 sélectionnés sur 150), auxquels elle reproche une absence de rigueur dans la forme, la construction, l’image. À quoi cela tient-il ? « Manque de moyens, manque de formation, légèreté française… je ne sais », répond-elle. Faute de grands coups de cœur, elle a choisi cette année des films « qui avaient quelque chose, une idée, un personnage », même s’ils étaient « mal fichus », de préférence aux « bons devoirs », qu’elle déteste, dit-elle.

Généreusement, elle préfère mettre cette médiocrité ambiante au compte d’une mauvaise année, comme il y a de mauvaises cuvées, plutôt que d’y voir un déclin irréversible du documentaire de création face aux produits télévisuels. Mais la disparition du Réel première formule ne risque-t-elle pas d’accentuer ce           processus ? Dans l’état actuel de la diffusion, le festival était, malgré toutes les critiques qu’on a pu lui faire, l’un des rares endroits où les documentaristes de tous les pays pouvaient tester leurs œuvres dans des salles souvent pleines à craquer.

Qu’on se rassure : Marie-Christine de Navacelles n’a pas l’intention de jeter l’éponge. Un Cinéma du Réel nouvelle formule devrait renaître dès 1989. Plus circonscrit, il pourrait ne traiter que d’un pays par an, mais inclure des films anciens, et compléterait de la sorte les grandes expositions du Centre Beaubourg (comme celle du Japon cette année).

Pourraient s’y greffer un petit panorama de bons films (huit peut-être) choisis aux quatre coins du monde, ainsi qu’une section de documentaires francophones.

Nous voulons, précisait Michel Melot, directeur de la BPI, « redistribuer les cartes afin d’aller plus loin dans la recherche et améliorer la qualité ». On ne peut qu’applaudir, mais quand même, on l’aimait bien ce festival.


Publiée dans Documentaires n°2 (page 1, Mars 1987)