Catherine Pozzo di Borgo
Frederick Wiseman, Jean Rouch, Johan van der Keuken : trois personnalités du documentaire, réunies pour un soir, le 10 février dernier, dans la petite salle qui jouxte le Musée du cinéma à la Cinémathèque française. L’événement était de taille et le public nombreux. Organisée avec le concours de la FEMIS (ce qui montre bien, devait souligner Jean-Jacques Languepin, représentant de la nouvelle école et animateur des débats, notre désir d’encourager le documentaire), la table ronde a été l’occasion de confronter différentes approches du réel, mais aussi de soulever le grand problème de l’heure, celui de la diffusion.
La forme plus que le fond était au centre des débats. On a parlé de l’emploi du « feedback », la méthode qui consiste à projeter le film aux participants afin de connaître leur opinion. Jean Rouch ne peut s’en passer : ne pouvant l’utiliser avec un aveugle, le héros de son prochain film, il songe à faire une fiction. Wiseman y voit une « fausse démocratie participative » et affirme, sardonique : « filmaking is dictatorship ». Quant à van der Keuken, s’il trouve que la méthode a été « surestimée dans une optique gauchiste » et que le cinéaste a fatalement « une position autoritaire », il n’en demeure pas moins important dit-il, de savoir ce que pensent les êtres filmés.
On a aussi beaucoup parlé de la présence du réalisateur dans le film. Wiseman et sa caméra semblent invisibles, tandis que Jean Rouch s’adresse directement à la personne qu’il filme en braquant son objectif aussi près que possible (30 cm) de son visage. La différence tient en partie à ce que Wiseman « filme avec le micro », en ce sens qu’il s’en sert pour diriger la caméra. Ses outils de travail, assure-t-il, sont exposés aux regards de tous. Simplement, les « gens s’habituent très vite à cette présence et finissent par l’oublier ». Serait-ce un phénomène spécifiquement américain ?
Ajoutons encore au florilège du documentaire ces petites phrases sur lesquelles on méditera à loisir :
- « Je ne connais rien du sujet avant de commencer à tourner. Et certains disent que je n’en sais pas davantage à la fin », Wiseman
- « Le documentaire ne doit pas être présenté comme vrai. Le film est une unité arbitraire. Il y a une vraie vie en dehors », van der Keuken
- Et encore, « il y a des films qu’on ne peut terminer dans une vie », Rouch
Ayant ainsi démontré (mais en doutait-on ?) qu’il n’y a pas de règles dans le domaine de la forme et que toutes les expériences sont également passionnantes pour peu que l’on ait quelque chose à dire, on est tombé dans les sphères moins exaltantes de la diffusion. La question ne se pose pas pour Wiseman, puisque tous ses films sont diffusés par PBS (la chaîne publique américaine) aux heures de grande écoute et quelle que soit la longueur (précisons qu’il est un des rares, sinon le seul, à jouir de ce privilège).
Pour tous les autres qui n’ont pas cette chance, deux propositions. La première, de Jean Rouch : faire des films plus courts (de 26 minutes au plus), découpés au besoin en plusieurs parties, mais réclamer en revanche une diffusion en « prime time ». La seconde, de Marie-Christine de Navacelles : exiger des créneaux plus tardifs où les impératifs de durée auraient moins d’importance.
Pour souligner, s’il en était besoin, l’urgence de la question, l’organisatrice du Cinéma du Réel a annoncé que Canal + ne diffuserait cette année qu’un documentaire par mois (contre quatre l’année dernière) et qu’il s’agirait uniquement de sujets de variétés ou de films animaliers. « D’habitude, la chaîne à péage achète deux ou trois sélections du Réel. Cette année, je ne vois vraiment pas ce que je vais leur proposer », a-t-elle conclu.
Publiée dans Documentaires n°2 (page 4, Mars 1987)