Claudie Jouandon
Nous avons tous en mémoire les célèbres premières images du cinéma des frères Lumière : Sortie d’usine et L’Arrivée d’un train à La Ciotat…
En principe, donc, nous étions avertis : d’emblée, le cinéma se glorifiait d’être industriel et capable technologiquement de se lancer, comme le chemin de fer, à la conquête du monde…
Mais « la machine aux transports » fit d’abord pousser des cris de frayeur à ses spectateurs : le monstre en mouvement semblait vouloir les écraser…
On ne voulut voir, dans cette réaction, que la naïveté d’un public non averti…
Pourtant, déjà certains y détectèrent les intentions prémonitoires de cette nouvelle invention.
De fait, sous couvert de révolution technologique, le cinéma se préparait à canaliser la réactivité des foules, en les captivant par des effets spéciaux, afin que ses spectateurs, enfin bien éduqués, ne souhaitent plus décoller de leur siège…
Bientôt, comme à l’avènement d’une nouvelle religion, des temples de lumière jaillirent dans toutes les petites villes et dans chaque quartier des plus grandes, déversant leurs simulacres sur des spectres-spectateurs, écrasés dans leur fauteuil. Dans une nuit « fœtale », on nourrissait l’imaginaire des masses passives d’un héroïsme par procuration.
Et pour que la réalité ressemble à l’illusion, cette industrie ne se contenta pas de mettre en scène des acteurs sur des plateaux et à l’écran, elle orchestra la mise en spectacle de toute la société moderne…
Ainsi érigée en nouvel art incontestable de cette modernité, elle donnait ses lettres de noblesse au secteur industriel, métamorphosant d’un coup de baguette magique son matérialisme féroce en paillettes et contes de fée… Telle une grande famille, elle réunissait dans une chaîne indissoluble, capitalistes, ingénieurs, scientifiques, techniciens, ouvriers et artistes, pour œuvrer fraternellement au Grand Art. Et pour consolider sa pyramide, elle assurait sa promotion tapageuse en hissant comme étendard, au sommet de son empire, les stars qu’elle fabriquait au gré de ses caprices financiers, démontrant ainsi que le talent pouvait être démocratiquement récompensé…
En un mot, la gloire et la fortune ne venaient qu’à ceux qui combattaient sans merci dans cette jungle de Belle au bois dormant… Mais comme dans Les Fleurs du mal de Baudelaire, il y eut aussi de belles fleurs dans cette jungle-là !…
Il y eut bien sûr de vrais inventeurs et de vrais artistes !… de vrais beaux films, qui font désormais partie de notre culture !… Mais comme Malraux le faisait remarquer, en conclusion de l’un de ses discours, où il faisait l’éloge des grands moments du cinéma : « … c’est aussi une industrie ». 1
Point à la ligne !… Comme s’il s’agissait d’une salissure involontaire, d’un mal nécessaire !…
C’est là que le bât blesse… Car, c’est vouloir ignorer ou masquer que son fondement repose sur : la concentration de capitaux, la guerre technologique et économique, la recherche du profit maximal… avec son lot de vainqueurs et de vaincus…
Comment a-t-on pu oublier cette réalité-là, et tout à coup crier au loup comme s’il venait d’apparaître ! C’est que, sans aucun doute, nous nous étions berces d’illusion démocratique, ce qui nous empêchait de voir que les outils mêmes de cet art étaient fabriqués dans des cadences infernales, intoxiquant ceux qui travaillaient dans les vapeurs de la chimie des pellicules… Et pourtant certains croyaient sincèrement, que ce qu’ils imprimaient sur ce ruban d’argentique aiderait à libérer les peuples de leur oppression… On espérait encore des lendemains meilleurs… Il suffisait de continuer… Tout avait si bien commencé…
Rappelons-nous, le 4 septembre 1944, même le Général De Gaulle proclamait : « Que l’intérêt particulier cède devant l’intérêt général, que les sources de la richesse commune soient dirigées et exploitées non pour le profit de quelques-uns, mais pour l’avantage de tous ! »
Ou encore, un an plus tard, le 4 octobre 1945, l’ordonnance de la Sécurité Sociale, qui s’énonçait ainsi : « Conformément à l’esprit du Conseil National de la Résistance, la Sécurité Sociale c’est d’abord la sécurité de l’emploi et la sécurité des gains, garanties par une politique des salaires et des allocations familiales… des questions de soins, de prévention… Une sécurité qui est assurée par l’attribution de revenus de remplacement en cas de maternité, de maladie, d’accident, et de retraite… »
Et pour finir, les propos de Pierre Laroche (à la direction de la Sécurité Sociale en 1945), recueillis lors du tournage d’un documentaire pour les cinquante ans de la Sécurité Sociale 2 : « Nous partions de la constatation que les classes sociales en France étaient définies comme des groupes humains relativement clos, de dignité inégale, différenciées en grande partie par l’inégalité devant la sécurité. La sécurité des lendemains étant le privilège de quelques-uns, d’une minorité aisée… L’insécurité pesait sur la liberté du plus grand nombre… »
Mais aujourd’hui, comme par surprise, se réinstallent sournoisement les anciens privilèges de la minorité… Ce grand projet humaniste global de la société a disparu, ne laissant subsister que quelques fiefs, dont les tentatives de résistance sont considérées comme des résidus d’intérêts corporatistes…
Pour ma part, je crains fort que, dans ces conditions, il ne faille à nouveau prendre le maquis et durement Résister…
C’est pourquoi, je voudrais simplement conclure en vous parlant d’un documentaire, Les jardiniers de l’espace (très peu diffusé, mais encore visible en cassette), et qui me semble illustrer cette résistance humaine d’un « autre cinéma ». 3
D’emblée, ce titre énigmatique interpelle le spectateur curieux, dont l’imagination galopante est déjà disposée à s’embarquer dans des voyages intersidéraux.
Or, la caméra nous sidère en nous plongeant dans un décor de murets muets, dressés sur des pentes arides, surplombant presque à pic une mer profonde, au bleu limpide de carte postale.
Nous sommes en Catalogne (française), sur les terres du pays de Banyuls.
Les premières prises de vue panoramiques de ce paysage grandiose témoignent, qu’en ces lieux, tout ne fut d’abord que pierres grises, parois raides et sans vie, d’une nature brutale et inhospitalière.
C’est donc avec surprise que nous découvrons ensuite, de sublimes petits écrins verts qui sculptent la montagne, plantés de vignes vivaces aux lourdes grappes juteuses, gorgées de soleil et d’embruns tapageurs.
Cramponnée aux flans des monts, la caméra suit les gestes, lents et précis, des vendangeurs et des bâtisseurs de petits murs. Elle détaille sous nos yeux tous les éléments utiles à la compréhension de la fabrication de ce paysage.
D’abord séduit par l’esthétisme de cette architecture, on l’est aussi par le génie technique de cette construction, capable de retenir un terreau si rare et si fragile, tout en captant très astucieusement les eaux reptiles qui ravinent ces pentes.
L’historien nous confirme que depuis plusieurs siècles, des hommes opiniâtres, sans craindre de s’agripper aux pentes, entretiennent ainsi leurs jardins suspendus, cerclés de murs graciles aux cailloux si durement collectés et si délicatement agencés.
Des hommes de ce terroir nous disent leur fier attachement à poursuivre, en l’améliorant, cette recherche de technicité au service de l’esthétisme, de l’homme et de son environnement. Mais, s’ils savent affronter les dures contraintes de la nature hostile, celles exigées par cette nouvelle mondialité les déstabilisent, et sont leur seule vraie menace…
Les moins résistants acceptent de détruire leurs murs et d’aplanir leur sol avec de puissants et coûteux tracteurs, conscients que la rentabilité de leur terre n’excédera pas dix ans, et qu’au-delà de cette limite, ils devront la rendre à la nature austère… Réduits à n’être que des démolisseurs, ils disparaîtront avec leur temps…
Noueux et vigoureux comme leurs pieds de vigne, les autres continuent leur infatigable manège, et stratèges, défendent « leur liqueur », réussissant petit à petit à l’élever au rang de renommée internationale… avec comme publicité la meilleure, leur accent rocailleux et leur verre pour trinquer : « Vous ne le connaissiez pas ce Fameux vin d’Espagne et… Premier Vin de Messe… Goûtez-moi donc celui-là ! »
Et ce vin-là, je l’ai goûté… il ne vous monte pas à la tête, il vous donne de l’esprit ! Le film aussi d’ailleurs… Poursuivant son parcours de combattant, il résiste énergiquement et conserve en lui le vin précieux de cette vigne-là, dont j’ai tenté de restituer, au mieux, la poésie des images…
La raison de ceux qui se croyaient le plus forts, n’est peut-être pas la meilleure !
- André Malraux, Esquisse d’une psychologie du cinéma, daté de 1939, le texte paru initialement dans le n° 8 de Verve en 1940. Réédition Nouveau Monde, 2003.
- Propos tirés du documentaire 15 mars 1944 – 15 mars 2004, réalisé pour les 50 ans de la Sécurité Sociale (Commémoration du Conseil National de la Résistance) : une illustration de ce qui est notre Bien Commun, et par conséquent, est exclu du domaine marchand !…
- Quatre à quatre film, Paris
Références pour information
- Paroles Intermittentes, collectif dirige par Bénédicte Brunet, collection Hors Scène, Éditions Hors Commerce, Paris, 2003
- Portrait de l’artiste en travailleur, métamorphoses du capitalisme, Pierre-Michel Menger, La République des idées, Seuil, Paris, 2002
- L’Horloge universelle – La résistance de Peter Watkins (2001) de Geoff Bowie, produit par Yves Bisaillon (une production de l’Office National du Film du Canada), 76′ et 52′
-
L’Horloge universelle – La résistance de Peter Watkins
2001 | 1h16 Réalisation : Geoff Bowie
Publiée dans La Revue Documentaires n°20 – Sans exception… culturelle (page 17, 3e trimestre 2006)
